Je viens de terminer Tata, le dernier livre de Valérie Perrin que je découvre tout juste. Dès la première page, elle évoque J’accuse de Damien Saez, et déjà je me sens en bonne compagnie.

Avant de me lancer dans l’analyse, je m’autorise une remarque personnelle que je me suis faite en fin de lecture ; celle de me dire que je n’ai jamais eu de tata, encore moins une qui soit inspirante. Techniquement, il y a bien eu l’ex-femme de mon oncle, la mère de mes cousins, une communiste bourgeoise (rien n’a changé) qui ne souriait pas et qui ne nous a jamais considérés comme la famille au point que c’est devenu réciproque. Il y a aussi eu la compagne du petit frère de mon père. À l’époque, impressionnés, on avait vu débarquer une belle et grande Danoise, mannequin visagiste, entre autres. Quand j’allais en cours, je voyais sa photo dans la devanture de la pharmacie pour la promotion d’une crème. Mais son charme, qui était lui aussi une vitrine, s’était déjà fait la belle depuis le jour où, moi toute gamine, elle m’avait lâché : “avec tes boucles d’oreilles, tu ressembles à un sapin de Noël— suite à quoi j’avais arrêté d’en porter. Il y a prescription, cela fait plus de 20 ans que je suis sortie de la vie de l’une comme de l’autre. On plaisante souvent à la maison sur le fait que la famille c’est parfois surfait, surévalué. Tout cela pour dire que le mot tata n’a jamais fait partie de mon lexique, ni de mon expérience. Mais comme dans ce roman, il ouvre une réflexion sur les liens du cœur qui souvent nous tiennent bien plus que les liens du sang.

À l’issue de ma lecture, j’ai commencé à prendre des notes pour cet article. En tout premier lieu j’ai remarqué ce qu’il manquait au roman. J’y ai pensé comme quand on goûte un nouveau plat qu’on aime tout en se disant qu’il manque un petit quelque chose. Ce qui fait défaut, à mon sens, c’est un soupçon de nuance vis-à-vis des personnages. Ils sont scindés en deux catégories : quatre et demi qui sont horribles, sans rien pour se racheter, et puis il y a les autres. En somme, c’est très dichotomique : les bons et les mauvais. Le demi, c’est pour un tout petit rôle qui disparaît rapidement. Ce côté noir et blanc des caractères n’est pas déplaisant en soi, mais cela manque de réalisme. Cela étant dit, il s’agit d’une œuvre de fiction, donc se doit-on de l’être ? Peut-être pas. Et puis il se peut que ce soit tout simplement un choix éditorial. Je précise que cet aspect biphasé ne signifie en aucun cas une forme de superficialité. Au contraire, la romancière va en profondeur dans le cœur de chaque personne qu’elle expose au lecteur. Il nous est donné de voir les douleurs, les déceptions, les rêves avortés, les sentiments profonds, les fêlures, les blessures et les failles de celles et ceux qui ne reculent pas devant l’introspection et se connaissent intimement. Ce n’est pas une incohérence, mais plutôt une coexistence à laquelle je ne m’attendais pas.

Le roman m’a également conduite à une réflexion sur son ancrage culturel et géographique qui est on ne peut plus français. Tout se passe essentiellement à Gueugnon, la ville de Bourgogne où a grandi l’autrice. On fait quelques sauts de puce notamment par Paris, Lyon et Cannes mais le cadre de Tata c’est bel et bien cette ville ouvrière, historiquement liée à l’industrie métallurgique et connue pour son club de football, le FC Gueugnon, qui remporta la Coupe de la Ligue en 2000 face au PSG — un fait important dans le récit. Nous sommes donc dans un décor restreint, une sorte de microcosme avec des références et des subtilités dédiées à une audience française d’une certaine génération. Je me suis de fait demandé ce qu’en percevront les autres lecteurs, ceux qui n’ont pas cette familiarité-là. Tata a d’ores et déjà été traduit dans une trentaine de langues. C’est remarquable. Mais la question posée demeure d’autant plus, à savoir : tous ces étrangers passeront-ils à côté de plein de choses importantes ? Nous, Français, trouvons sens et résonance dans des détails qui ravivent, illuminent et honorent notre mémoire collective, nos souvenirs, notre culture. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que je n’étais pas sûre que ce soit un ouvrage qui se prête à la traduction sans trop y perdre.

Malgré tout, il ne s’agit pas non plus d’une fiction d’entre-soi, franchouillarde, chauvine ou ethnocentrique. Au contraire, dans ce cadre resserré, la question du multiculturalisme et du mélange est présente et belle. L’autrice envoie valser les préjugés notamment sur l’immigration et ce, sans en faire des tonnes ni tomber dans des clichés, mais en se recentrant sur l’humain et la qualité des relations. Il est souvent question de vies en apparence simples et un peu rapiécées de gens qui ne se sont jamais éloignés de leur Bourgogne natale, ou alors jamais très loin, et qui n’ont jamais pris l’avion — sauf ceux venus chercher une vie meilleure en France. Concernant ces derniers, une révérence sincère se lit vis-à-vis du courage, des efforts et des sacrifices qu’implique le fait de tout quitter pour s’intégrer et recommencer ailleurs. Je souligne qu’à aucun moment ces caractéristiques ne retirent quoi que ce soit à la richesse des personnages. C’est même l’inverse ; tout du long, on ressent l’hommage que l’autrice fait à cette ville qu’elle aime profondément et à ces gens qui l’habitent, qu’ils soient d’ici ou de très loin.

Tout en l’intégrant à l’intrigue, Valérie Perrin ouvre également une parenthèse dédiée à la reconnaissance de l’histoire juive en France ; des familles entières déportées, des parents et des enfants raflés puis gazés dans les camps pendant l’Holocauste, mais aussi ceux qui en sont revenus, certains détruits à jamais. Elle évoque aussi les familles de justes, ces rares qui ont parfois tout risqué pour préserver la vie — ici dans le récit en cachant un bébé pour le sauver en prétendant que c’était le leur. Remis dans son contexte, Tata est sorti en septembre 2024, moins d’un an après le 7 octobre 2023 et le début de la déferlante antisémite française (et mondiale). D’autre part, la romancière est mariée au cinéaste Claude Lelouch, qui lui-même a vécu caché pendant l’Occupation, recherché par la Gestapo, et revendique son identité juive ouvertement. Je salue donc qu’elle ait mis un point d’honneur à donner une place à cette partie de l’histoire française en plaçant là encore l’accent au bon endroit, restant concentrée sur l’humain. Rien que ce choix-là m’a fait reconsidérer ma remarque précédente sur la traduisibilité de l’ouvrage. Plus on avance dans le livre, plus on perçoit l’expression d’un devoir de mémoire et l’affirmation d’une volonté manifeste de transmission de l’Histoire.

Au fil de ma lecture et surtout une fois le roman achevé, j’ai perçu une préoccupation d’égalitarisme par le prisme de l’humanité et de l’inévitable condition humaine. Quand les grands thèmes sont abordés à travers la philosophie des sentiments et de l’existence, en dépit des différences, on finit par se rejoindre et se comprendre. Il y a dans Tata une honnêteté de l’affect et des ressentis. Même quand, du point de vue de l’intrigue, ce n’est pas toujours abouti ni exprimé et que certains personnages ne vont pas nécessairement au bout de ce qui les anime ; leur intériorité, elle, est pleine. Cela rejoint souvent l’idée — parfois nommée telle, d’ailleurs — que l’habit ne fait pas le moine. Tout nous ramène à l’humilité de ne pas se fier aux apparences. On croit savoir et en fait, on ne sait rien. De la même manière, on sous-estime le monde intérieur de chacun qui est infiniment plus vaste que ce qui se laisse entrevoir. L’invisibilité devient possible dès lors que les gens ne voient que ce qu’ils veulent voir. Une notion que l’on rencontre à maintes reprises et sous différents angles au cours du récit.

On touche là un autre thème fil rouge du roman : les secrets. Des secrets, des non-dits et même des mensonges (souvent par omission) qui s’emboîtent, un labyrinthe avec des tournants que l’on n’a pas devinés ni vus venir. En tant que lecteur, on suit la narratrice et on rebondit avec elle au fur et à mesure que les voiles se lèvent. Le fait est qu’il n’y a pas de secret sans gardien — ne serait-ce qu’un. Tata est pour ainsi dire un enchevêtrement de secrets et de gardiens qui ont tous en commun d’être pleinement conscients de l’importance de leur rôle. On pourrait presque dire que l’on fait la rencontre d’une série d’anges gardiens incarnés dont le seul souci est la protection de l’autre et de son secret, quitte à se sacrifier soi-même, quitte à prendre des risques, quitte à supporter la lourdeur du poids qu’imposent certains silences. Des forteresses humaines qui, à mains nues, gardent et protègent sans juger, jamais. Cela pourrait sembler fragile, irréaliste, mais ici non ; chaque promesse faite est une promesse tenue. Et ce, pas juste parce que la vie en dépend, pas juste quand les enjeux sont immenses. Cela m’a interpellée pendant l’intégralité de ma lecture ; est-ce vraiment possible, je me suis demandé.

Et c’est ce qui au fond m’a réellement marquée en tant que lectrice. À savoir que tous les personnages (le camp des bons évidemment — en y soustrayant l’ex-mari qui est borderline) sont là les uns pour les autres, sans se décevoir, sans se laisser tomber, sans s’abandonner, sans se trahir. De vrais alliés, des gens fiables et constants et qui incarnent de véritables vertus de loyauté, d’engagement, d’implication, d’amitié. L’entraide avec grâce et dévouement, sans rien attendre en retour. Une communauté où la confiance règne en maître et où la notion même de soutien va de soi. Sans honte, une aisance, ou peut-être juste une forme d’acceptation avec l’idée d’être aidé, supporté ou bien d’être au contraire celui qui vient en aide, le supporter, la nounou pour adulte. Les personnages sont dotés d’une forme de disponibilité et de serviabilité sans égales, répondant présents au pied levé et se mettant à disposition au nom du lien humain qui les unit. Des gens qui donnent sans compter ; la quintessence du compter pour et du compter sur. Pas pour être bien vu (puisque tout ou presque est secret), pas pour en tirer quoi que ce soit non plus. Juste parce que c’est le cœur qui guide. C’est le cœur qui a le dernier mot. En lisant je m’en faisais une représentation de toile d’araignée avec plein de points reliés qui ensemble créent un filet de sécurité qui empêche de tomber et de sombrer face à la dureté de la vie et des événements. Car en effet, la contingence n’épargne personne et surtout pas les personnages de Tata aux destins tragiques, compliqués, parfois même inimaginables.

C’est d’autant plus marquant que cela se déroule dans le respect de l’autre, sans l’enfermer, sans être intrusif et avec la délicatesse de savoir rester à sa place. Cette idée de place, au-delà d’être fondamentalement philosophique, est disséminée au fil des pages. Même dans le foot, par exemple, chacun a sa place. Bien que je puisse écrire tout un article juste sur cette notion-là (de place, pas de foot, on s’entend), j’avais surtout envie d’insister sur l’importance portée au respect de la vie privée de chacun, aux seuils éthiques que l’on ne franchit pas, et aux autres frontières que l’on outrepasse par amour, par loyauté, par bienveillance. Dans Tata, des interdits bravés et transgressés, il y en a beaucoup. La beauté du geste étant que c’est toujours pour l’autre. L’exposition au risque, à l’illégalité, au danger, mise au service de l’altérité, des convictions, de ce qui est juste : le reflet d’une éthique propre et non d’une morale empruntée. Sans l’ombre d’une hésitation, ce livre murmure : “pour toi, j’oserais tout” ou bien “pour toi, il n’y a rien que je ne ferais pas”. Déclaré avec une élégance non recherchée, avec pudeur et spontanéité. Ce roman est généreux, on y parle d’amour et d’abandon sous toutes leurs formes, de dépassement de soi. Que cela puisse au moins continuer d’exister dans les livres est un cadeau, du baume à nos cœurs.

Je crois que ce roman, tant qu’il nous tient entre ses pages, nous redonne foi en l’humain. C’est un tour de force en soi car il ne manque pas d’éléments qui pourraient avoir l’effet inverse. On observe d’ailleurs que chaque fois que le sujet même de la foi est évoqué, c’est toujours la foi en l’être humain à défaut d’une foi plus vaste. De la même manière, la notion de Divin ou de grâce divine s’exprime toujours à travers une personne, un talent ou un art. Les muses elles-mêmes sont toujours des individus. Ce livre est un éloge à l’être humain, aux liens ancrés dans le réel, aux expériences de vie partagées. Un retour à l’essentiel, loin de l’IA, du dématérialisé, du dépersonnalisé, de ce qu’une amie inspirée appelle les relations hors sol.

Il y a de toute évidence un accent particulier mis sur les liens familiaux et les sujets complexes de la psychogénéalogie et de la transmission transgénérationnelle. Bien que cela ne soit pas nommé tel quel, c’est également et indéniablement l’un des grands thèmes abordés. Il faut s’attendre à plonger dans les inconscients familiaux et les secrets de familles (évoqués plus haut) qui ont un poids indéniable sur la psychologie des personnages. Ce qui souligne sans doute l’importance de s’autoriser à raconter l’histoire familiale à ses enfants et de minimiser les secrets de famille car tant que ce n’est pas conscient, les schémas se répètent. Comme Carl Jung le disait, tant qu’on ne l’a pas éclairé, l’inconscient revient sous forme de destin. Je n’en dis pas plus et vous laisse découvrir par vous-même.

Vous l’aurez compris, il ne fait aucun doute que cet ouvrage nous propose beaucoup de niveaux de lecture différents. En ce qui me concerne, je l’ai lu et savouré sans me poser de question. C’est seulement après l’avoir terminé que j’ai senti qu’il était important de ne pas passer à autre chose trop vite et de rester encore un peu avec l’histoire et ses personnages, le temps de laisser émerger ce qui fut, pour moi, l’essence de ces 750 pages (édition poche). Pendant quarante-huit heures, j’ai gribouillé des notes et pendant les soixante-douze heures suivantes j’ai essayé de les organiser. C’est la version que vous venez de lire.

En guise de conclusion, je vous laisse avec quelques-unes de mes citations préférées :

“Toute la grâce et la joie qu’il y a dans le foot, mais aussi la misère du silence. Mes parents immigrés, mes ailes coupées un mercredi après-midi, mes pieds qui continuent à me porter. La peur de vivre une histoire d’amour. Non, pas la peur, la terreur de vivre une histoire d’amour. Toujours trouver la mauvaise personne, la fausse blonde, celle qui est mariée, amoureuse ailleurs, perverse, menteuse… La solitude du sevrage. Ce que ça fait de vivre sans boire, d’être à nouveau lucide tout le temps. Ne plus flotter dans des vapeurs d’alcool en permanence. Redevenir beau. C’est pas rien de redevenir beau. De ne plus être sec, ou de ne plus avoir du bide, la gueule gonflée au réveil. Les premiers stigmates qui apparaissent sur le visage, le pif, les cheveux qui tombent. Embrasser quelqu’un sur la bouche sans se dire, je sens l’alcool. Avoir envie d’embrasser quelqu’un sur la bouche, parce que avant, tu n’avais envie d’embrasser que le goulot des bouteilles. Rencontrer des psys ou des addictologues qui sont encore plus fracassés que toi. Le mépris dans le regard de certains soignants, bref, un long long long chemin jusqu’à ce que tu rencontres la bonne équipe, la bonne écoute, celle qui t’aide à trouver des réponses.”

“Lorsqu’on fait un cauchemar, on le fait seul. Dans les camps, le cauchemar a été collectif.”

“Il va falloir réinventer le futur pour qu’il soit fou. Que les disparus me portent haut.”

“Je crois en ma sœur, en Liszt, Schubert, Chopin, Mozart et Bach. Et surtout, je crois en vous. Alors je dois croire un peu en Dieu.”

“Il ne fait pas la différence entre le jour et la nuit. À l’heure qu’il est, là où il se trouve, il n’est ni un assassin ni un chic type. Juste un enfant qui aurait pu faire comme sa mère mais qui a choisi de faire comme son père.”

“« Trente-cinq ans que je le joue, et c’est toujours un mystère. Bach, c’est l’infini au bout des doigts. »”

“On fait de notre vie ce qu’on a envie d’en faire, et on ignore qu’on la possède à l’infini. Jusqu’à la mort. Sauf si on est compositeur. Peintre. Sculpteur. Cinéaste. Écrivain. Chercheur d’or. Charlie Chaplin est là pour toujours.”

Image principale : couverture officielle du livre Tata de Valérie Perrin.

About the Author: Mahé Léa

Mahé Léa is a Therapist who has been practising for more than 10 years. Her services are available in English and in French. She has a holistic approach to her work and focuses on relationships - with self, with others, with our environment. She also supports people going through big life transitions and changes. Having immigrated twice across the globe, she has a first hand understanding of the challenges expats can encounter. Finally, she is the type of therapist that will be helpful for individuals who don’t know how to move forward with their lives and in which direction. Her individual therapy sessions are held online. Additionally, she offers weekly live meditations, articles, workshops and some online courses. She is currently completing a diploma in Logotherapy and Existential Analysis. Contact Details LinkTree Website Online Courses Free Meditation Email: contact@mahelea.com

you might also like